Biographie

« Je suis ma matière artistique »
Dans la tradition des grandes songwritrices américaines, avec des mots directs pour transformer le quotidien, Rakia raconte des histoires. La sienne la plupart du temps, celle d’une femme libre mais inquiète, au sourire franc mais en demi-teinte. Chansons pop aux sujets pas toujours légers, sur musique « happy » telle est la signature de Rakia, avec une voix qui frappe juste, au coeur, au ventre ou à la tête. Sans tomber dans la confession banale, pudique dans son impudeur, Rakia, guitare en main, dresse le portrait d’une génération qui cherche son futur dans le passé. Dans son nouveau chapitre artistique elle aborde sans fard, la santé mentale, les addictions et les ruptures, toujours avec générosité pour mieux nous apprendre à les dompter. Écouter Rakia c’est comme ouvrir un livre neuf : on la reconnaît à chaque note, on la découvre à chaque chanson, on appelle cela avoir un style.
« Je suis ma matière artistique », avec « A la racine » son premier album Rakia a mis de l’ordre dans ses traumas venus de l’enfance, ainsi déracinement et adoption lui appartiennent toujours, mais sont à défaut d’être réglés, chantés. Avec « Sucre noir » c’est comme si on lisait le tome II d’une biographie en construction. Rupture sentimentale mais aussi géographique ou professionnelle sont au programme auquel vient s’ajouter un encombrant dossier enregistré sous le nom sans code de « drogue ». Pas dure, mais lourde à porter, « A toute vitesse » ouvre l’album et débute par ces paroles « Perdre le contrôle… j’entendais des voix bizarres… j’ai fumé trop de drogue». Débarrassée de sa consommation trop élevée de cannabis, elle avait besoin de le chanter pour s’en dégager et montrer un exemple. La chanson enchaîne : « Puis j’étais seule à l’hôpital dans mon mal-être ». Mais ouf : « J’ai passé tous les crash-tests, je suis une voiture allemande » ainsi l’album verra le jour quoiqu’il arrive.
Beaucoup le vivent, peu le disent. Impudique ? « Si on ne le dit pas dans une chanson, où le dit-on ? » répond-elle avec douceur. L’intelligence et sa position d’artiste lui interdisent de se complaire ou pire de se faire plaindre. « Sucre noir » est un récit où tout va vers le mieux par la grâce de chansons pop au format resserré pour être plus efficace : « Voilà, je n’ai plus peur, plus peur de la vie » trouve-t-on plus loin dans l’album. Bye bye bipolarité et autres troubles de vie, bienvenu le courage de les mettre en chanson dans un élan de générosité.
Là où réside sa magie (attractivité ?) c’est que Rakia emploie la partie musique d’une chanson pour non pas alléger mais rendre audible son propos. « Technique » qui n’est pas sans rappeler celle d’un Ben Mazué ou d’un Stromae. Oui, on peut danser sur « Sucre noir » où Rakia insuffle franchement des sonorités africaines où balafons et trompettes font se lever les plus réfractaires.
Aux débuts, à Caen à l’époque du Cargö où elle avait comme voisin de studio le dénommé Orelsan (qui sut tendre l’oreille à ses premiers mots), Rakia fit la rencontre de Vincent Choquet que l’on retrouve ici fidèle au poste et aux arrangements qui donne une solide assise aux compositions de Rakia en y intégrant « vraie » batterie et cordes élégantes pour donner un groove novateur à l’ensemble avec des trouvailles (choeurs bien placés) qui confèrent une modernité sonore.
La guitare – qu’elle enseigne maintenant – que ce fut au lycée où elle l’a fit exister aux yeux des « autres » ou dans ces années enfumées au milieu du Covid, a toujours été une fidèle compagne de confidences. Ou de lumières quand seule avec elle, sur scène, Rakia déroule des bribes de sa vie. On frissonne et on devine la silhouette de Tracy Chapman qui révolutionna la musique et la place de la femme dans la musique en son temps.
Même s’il y a des garçons (« Coco ») et même Mc Solaar, Rakia aime les femmes dans cet album, qu’elles soient voyageuses involontaires (« Elle voyage »), femme de ménage devenue députée (« Bonne journée (Rachel Kéké »), mannequin star « « Ayoko » », amoureuse éconduite (« Fais moi une chanson »), ou soeurs harcelées dans la rue (« Hey mademoiselle »). Rakia en femme, femme noire, femme forte (pas en sucre donc), se chante pour mieux les enchanter.
« On peut vivre avec qui on est » pourrait être le sous-titre de cet album où le mensonge n’a pas sa place et où tous les corps ont l’autorisation de s’exprimer. Déjà hâte de connaître le troisième volume de « sa vie, son oeuvre ». Parions qu’il sera fait de succès et de voyage.
Olivier Bas
